Compteurs Linky : la menace se précise

La dénomination est poétique, mais il ne s’agit pas d’un jouet. Linky, qualifié de « compteur intelligent » par son promoteur ERDF, devrait faire son entrée chez nous d’ici 2020. A en croire la filiale d’EDF, qui expérimente son joujou depuis 2010, Linky serait source d’économies pour l’utilisateur comme pour l’électricien : celui-ci pourrait consulter à distance la consommation de chaque foyer et ainsi facturer précisément le nombre de kilowatts-heure sur une période donnée au lieu de se baser sur des estimations quelque peu hasardeuses, sachant que contractuellement un fournisseur d’électricité doit effectuer un relevé par an sur site en tout et pour tout. Ceci dit, nous n’avons pas besoin de ce compteur pour bénéficier d’une facturation en fonction de sa consommation réelle : il suffit pour cela de souscrire au « relevé confiance ». Tous les deux mois, le titulaire du contrat est invité à relever sa consommation et à la transmettre à l’opérateur. Le système fonctionne très bien ; EDF est même capable d’évaluer le montant de la facture immédiatement. Sur ce plan là donc, Linky ne nous apportera rien.
Ce projet mal-né a toujours suscité, à raison, la méfiance des consommateurs. A l’origine, la société prévoyait de facturer son installation aux ménages ; à présent, selon son PDG, Henri Proglio, « EDF va tout prendre en charge ». Cependant, cette affirmation ne peut être prise au sérieux : toute entreprise, par définition, doit répercuter intégralement ses coûts fixes au consommateur final, c’est-à-dire nous. Le déploiement de Linky, s’il a lieu, reviendra très cher : 5 à 7 milliards selon lui. Même si, à terme, l’opération génère des économies d’échelle, il y a fort à parier que la taxe d’acheminement d’électricité va progresser en conséquence.
Linky pose aussi la question du respect de notre vie privée. Consultable à distance et à chaque instant, il peut renseigner la firme, certes de manière indirecte, sur l’occupation ou non des logements et à quel moment nous allumons tel ou tel appareil. Sous le prétexte de rationaliser la gestion des contrats, EDF s’octroie donc un pouvoir de surveillance de notre vie domestique, un flicage de plus après ceux opérés, le plus souvent à notre insu, par les opérateurs de transports en commun (via les puces incluses dans les cartes de type Navigo), les commerces et les communes (par le biais de la vidéosurveillance) et l’État (à travers ses multiples fichiers). Sans verser dans la paranoïa, on peut se poser la question de notre réelle liberté dans une société dont chaque composant peut fouiller la vie intime de ses citoyens. En 2020, EDF sera ainsi capable, si elle le souhaite, de tancer les personnes qui chauffent trop à son goût ou laissent, les vilains, leurs appareils en veille lors de leurs absences. Rien que pour cela, je ne veux pas de ce mouchard chez moi.
En juillet dernier, Jean-Marc Ayrault a dit vouloir généraliser Linky. François Hollande a réitéré ce souhait lors de la conférence environnementale. Le gouvernement a-t-il été abusé par l’entreprise publique ? D’autres motivations ont-elles pesé dans la décision ? Le fait que le président en ait parlé vendredi dernier n’est peut-être pas le fruit du hasard. La fermeture programmée de la centrale nucléaire de Fessenheim, les retards accumulés du projet EPR (réacteur pressurisé européen, dit de 3ème génération) et l’absence d’investissements crédibles dans la production d’énergie renouvelable laissent augurer des difficultés croissantes dans notre approvisionnement en électricité. Déjà deux régions, la Bretagne et Provence-Alpes-Côte d’Azur, sont chaque hiver proches du black-out les jours de grand froid. Je me demande donc si le but non avoué de Linky n’est pas tout simplement de gérer la pénurie annoncée de manière autoritaire, à distance, en réduisant d’office la puissance disponible chez les occupants jugés trop gourmands.
L’hypothèse peut paraître farfelue : je ne vois pourtant pas d’autre raison objective au remplacement d’un système qui fonctionnait plutôt bien par un autre aux résultats incertains.








