Les peuls ont élaboré une culture orale d’une grande spiritualité. Le conte qui suit est extrait du livre d’Amadou Hampaté Ba « Petit Bodiel et autres contes de la savane », apporte une réponse au mystère des couples mal assortis.
Pourquoi les couples sont ce qu’ils sont
Quand Dieu eut fini de créer le genre humain, il distribua les vertus et les défauts chez les hommes comme chez les femmes.
Un jour, il fit venir auprès de lui toutes les femmes. Il leur dit :
- Ô Femmes ! Regardez à l’horizon et dites-moi ce que vous voyez.
- Seigneur, répondirent-elles, nous voyons un soleil radieux se lever sur la terre. Toute chose semble célébrer son apparition. Au fur et à mesure qu’il s’élève droit dans le ciel, tout ce qui paraissait en train de mourir renaît à la vie.
Dieu dit :
- Femmes ! Jusqu’ici vous n’avez connu que des moments pénibles dans la nuit des temps. Maintenant, il va falloir vous mettre en route pour aller au Paradis. Des anges veilleront sur vous tout au long du chemin ; d’autres vous recevront à votre arrivée. Pas de découragement, pas de gémissements, et surtout pas de défaillance ! J’ai été, je suis et je serai toujours Celui qui avertit. Aussi je vous annonce que des appartements somptueux et des bijoux d’une beauté incomparable vous seront distribués suivant l’ordre de votre arrivée. Les premières d’entre vous seront les mieux dotées ; elles auront la préséance en toutes choses. Je vous rappelle que le Paradis est un séjour éternel… seules les plus insensées d’entre vous se laisseront devancer. Ainsi averties, partez, ô Femmes, à la recherche de votre bonheur.
Les femmes prirent la route. Leur longue cohorte s’étira et se mit à couler comme un bras de fleuve dont le cours va en s’étrécissant. Les plus vaillantes conduisaient la file. Les anges se mirent à chanter pour elles.
Au terme du troisième jour, les indolentes n’en pouvaient déjà plus. « A quoi bon envier la gloire des marcheuses ? murmuraient-elles. Qui sait, au demeurant, le sort qui sera réservé aux premières arrivées ? Le Paradis est aussi vaste que l’ensemble des cieux. Les demeures sont aussi nombreuses que les grains de sable de tous les fleuves et de tous les rivages réunis. Pourquoi donc courir et faire perdre à nos cuisses leur merveilleuse rondeur ? Pourquoi suer et empuantir notre corps ? Allons doucement, mes sœurs, et conservons notre fraîcheur. Quand nous parviendrons au Paradis, il yy aura toujours une demeure pour chacune d’entre nous. Et même si les premières sont logées dans des pièces somptueuses, la marche forcée aura fait fondre leur chair. Leur aspect squelettique ternira la beauté de leurs demeures et le brillant de leurs parures ».
Ayant ainsi parlé, les femmes indolentes se mirent à traîner le pas comme des canes trop grasses. Pour soutenir leur marche de caméléon fatigué, elles entonnèrent un chant :
Pourquoi nous presser, pourquoi nous lamenter ?
Pourquoi pousser des cris ? Oui, pourquoi ?
Qui va vers le Paradis
Ne va point vers une terre aride
Où l’hyène s’empare du cabri
Où le chat de brousse pille la basse-cour.
Paressons sur le chemin,
Interrogeons les tables des Cieux,
Nous saurons que la question énigmatique
« Qu’est-il arrivé ? »
A été posée à l’intention des femmes qui courent
Comme court une biche pour échapper au chasseur.
Trois jours après le départ des femmes, Dieu dit :
- Voilà trois soirs et trois matins que les femmes sont en route. Lançons les mâles après elles.
Dieu fit venir alors l’ensemble des hommes. Il leur dit :
- Il n’est pas bon qu’un mâle demeure sans femelle. Aussi ai-je créé à votre intention des compagnes. Elles sont déjà parties en direction du Paradis. Elles ont trois soirs et trois matins d’avance sur vous, mais je vais vous rendre trois fois plus vigoureux qu’elles et vous vous lancerez à leur poursuite. Chacune d’entre elles, ajouta Dieu, aura pour épouse la femme qu’il trouvera sur sa route, et il ne pourra en avoir qu’une. Ceux qui traîneront en chemin risquent de se trouver sans compagne. Ce sera tant pis pour eux. Je les condamnerai au célibat…
Les hommes prirent la route. Ils avançaient en chantant :
Chaque être a une origine,
Chaque métal a une mine,
Chaque fait a une cause.
Si Guéno, l’Eternel, nous met sur le chemin
Qui mène à nos épouses,
A cela il est une cause.
Celles qui seront nos femmes
Sont, dit-on, belles et bien faites.
Elles sont passionnées sans dévergondage
Et passionnantes sans perversion.
Elles mettront fin à leur peine
Qui enténèbre nos cœurs.
Allons, marchons avec vigueur vers le Paradis !
Nous y trouverons nos épouses,
Nous y vivrons dans la sagesse !
L’Intelligence divine s’y élève
Comme une montagne gigantesque
Dont on extrait des métaux précieux
Pour orner le front des vaillants et des sages.
Allons, marchons avec vigueur vers le Paradis ! …
Après quelques heures de trajet, les hommes se divisèrent en trois groupes :
Les Hammadi-Hammadi en tête,
Les Hammadi au milieu,
Les Haman-ndof à la queue.
Les femmes, elles aussi, s’étaient réparties en trois groupes :
Les Mantaldé en tête,
Les Santaldé au milieu,
Les Mantakapous à la queue.
Le groupe des Hammadi-Hammadi, composé d’hommes brillants, sages, entreprenants et courageux, tomba sur le groupe des Mantakapous, c’est-à-dire les dernières des femmes dans l’ordre de la gente féminine. Ignorant que les femmes supérieures étaient en avant, ils choisirent leurs épouses parmi les Mantakapous.
Les Hammadi, groupe des hommes moyens, tombèrent sur les Santaldé, femmes également moyennes quant à la valeur. Ils prirent leurs épouses parmi elles.
Pendant ce temps, les Mantaldé, femmes de grande valeur, avaient devancé leurs compagnes des deux premiers groupes et étaient déjà parvenus aux portes du Paradis. Des anges vinrent les saluer et leur présenter des souhaits de bienvenue. Quand elles voulurent franchir le seuil, les anges les arrêtèrent : « Pardon, Femmes, mais vous êtes encore des ‘moitiés’. Or une moitié est quelque chose d’incomplet, donc d’imparfait, et l’imparfait n’a pas de place au Paradis. Attendez que chacune d’entre vous ait un mari pour se compléter. Alors vous entrerez par couples, c’est à dire par unités humaines parfaites ».
Avant que les femmes soient revenues de leur surprise, les Hammadi-Hammadi se présentèrent, accompagnés de leurs épouses les Mantakapous. Les anges s’écrièrent : « Quel mystère ! Sont-ce celles-là que Dieu vous a réservées pour compagnes ? »
Les Hammadi arrivèrent à leur tour, flanqués des Santaldé.
Enfin les Haman-ndof, les derniers des hommes, parvinrent aux portes du Paradis, les mains vides. Force fut aux femmes supérieures Mantaldé de se donner à eux pour pouvoir entrer dans le Séjour céleste.
Et voilà comment les premiers des hommes eurent en partage les dernières des femmes, et comment les premières des femmes tombèrent aux mains des derniers des hommes !