Voter aux régionales, est-ce bien raisonnable?
La quatorzième législature de la Cinquième République est déjà, en trois ans de mandat, celle de tous les records. Record du nombre de lois adoptées, record d’unanimité des votes, au point de réunir sur un même texte les voix des deux Fronts, National et de Gauche. La créativité législative aura touché, pour le meilleur et pour le pire (pour le pire le plus souvent) tous les domaines de l’État. Parmi ces lois, celle du 7 août 2015 portant Nouvelle Organisation Territoriale de la République justement, fait partie de ces dispositifs fourre-tout, incompréhensibles pour le commun des mortels et dont l’utilité pratique est tout sauf évidente. Cependant, ses effets concrets se font sentir dès à présent, avec ces élections surréalistes des 5 et 13 décembre. Surréalistes, car la loi NOTRe est illégale ! De plus, les conditions de la campagne électorale, en plein état d’urgence et sans perspective pour les candidats rendent le choix de l’électeur plus que cornélien.
Légale, la loi NOTRe ?
Oui selon le Conseil d’État, non selon la législation. La loi NOTRe a fait l’objet de recours auprès des instances suprêmes de contrôle de la légalité, devant le Conseil Constitutionnel avant sa promulgation (il a juste retoqué quelques dispositions mineures) puis devant le Conseil d’État par la suite. Malgré la pertinence de certains recours, en particulier celui concernant le regroupement des régions, la cour suprême de la juridiction administrative a rejeté toutes ces requêtes le 27 octobre dernier. Cependant, l’argumentation développée par les « Sages » peut être sujette à caution. Le considérant 8 de la décision n°393 026, en particulier, contrevient à l’évidence à la législation en vigueur. Alors que les requérants demandaient l’annulation pour excès de pouvoir du décret portant à convocation des collèges électoraux en vue des élections régionales suite à méconnaissance de l’article L 4122-1 du Code Général des Collectivités Territoriales « Les limites territoriales des régions sont modifiées par la loi après consultation des conseils régionaux et des conseils départementaux intéressés », les juges osent affirmer en réponse que «Considérant, enfin, que si plusieurs requérants invoquent la méconnaissance des dispositions de l’article L. 4122-1 du code général des collectivités territoriales, qui prévoient que les limites territoriales des régions sont modifiées après consultation des conseils régionaux et des conseils départementaux intéressés, il était loisible au législateur de déroger à cette obligation de consultation pour l’adoption de la loi du 16 janvier 2015 » ! En français dans le texte, cela s’appelle une forfaiture, que personne ou presque n’a dénoncé jusqu’à présent.
Les conditions de l’élection biaiseront-elles le choix des électeurs ?
Oui, clairement. Oui, car les attentats du 13 novembre et l’état d’urgence qui en a suivi ont relégué les enjeux régionaux très loin dans l’ordre de préoccupations des citoyens. Par ailleurs, le calendrier des deux tours, fixés juste avant les vacances de Noël aurait été dans tous les cas peu favorable au débat électoral. De plus, la redéfinition des compétences régionales induite par la loi NOTRe (suppression de la compétence générale, rattachement du transport collectif routier jusqu’alors compétence départementale…), le redécoupage géographique déjà cité et les restrictions programmées des dotations de l’État aux collectivités rendent hasardeuse la production d’un programme électoral engageant les élus sur plusieurs années. Dans ma région, les listes en présence se sont contentées d’égrener de vagues orientations, sans objectif ni chiffrage même approximatif. Les professions de foi ignorent aussi, avec une belle unanimité, la question des ressources et donc de la fiscalité.
Compte tenu de ce qui précède, est-ce bien raisonnable de voter les 5 et 13 décembre prochain ?
Sincèrement, j’ai mis du temps à répondre à cette question. La tentation de l’abstention a été forte. Mais refuser de m’exprimer impliquerait de laisser le choix être fait par d’autres. Même si ces élections sont manifestement illégales, au moins dans les régions regroupées et quoiqu’en ait dit le Conseil d’État, le développement économique, les transports collectifs, l’aménagement du territoire, la formation professionnelle et la gestion des lycées sont des questions trop importantes pour laisser aventuriers, démagogues de tout poil ou idéologues incompétents s’en emparer les six prochaines années. Quitte à choisir le moins pire, un peu au doigt mouillé, voire à voter blanc au second tour si seuls restent en lice la peste et le choléra.


